Bibliothèque Malawi

Edouard FOA – 1897 – Du Cap au lac Nyassa

Edouard FOA - 1897 - Du Cap au lac Nyassa

Extrait de l’ouvrage (p. 333 à 337 – Chapitre XIV) :

Quoiqu’il n’y ait pas de place ici pour des développements historiques, il est pourtant utile d’initier en quelques mots le lecteur au passé du lac Nyassa.

En 1624, le Père Luiz Marianno, Jésuite portugais, passa à Tète en revenant du lac. Il décrit avec exactitude ce lac, qu’il appelle Hémozoura (du nom d’un chef voisin très puissant) : Il ajoute que ces eaux s’écoulent dans la rivière Chérim (Chiré). D’après-lui, le pays des Maravis se trouve à une demi-lieue du lac, et des traitants potugais font, dans la région, un commerce assez important. Tout ces renseignements sont contenus dans une longue lettre qu’il adresse à ses supérieurs d’Europe, avec de nombreux détails.

En 1665, un autre voyageur portugais, Manoel Godinho, qui remontait le Kouama (c’est ainsi que le Zambèze s’appelait alors), parle du lac Zachaf dont les eaux s’écoulent dans le grand fleuve par le Chéri. Mais la direction qu’il donne et les détails sur l’aspect du lac n’étant rapportés que sur les on dit, je passe à d’autres documents anciens.

En 1710, le père Francisco da Souza, Jésuite de Goa, écrivait que toutes les populations du lac Maravi (c’est le nom que le Lac Nyassa a porté pendant longtemps autrefois) était sous l’influence portugaise. Il donnait une description détaillée de la ville de Maravi, située à une demi-lieue du lac, et à laquelle celui-ci devait son nom ; il disait aussi que les prètres de la Société de Jésus voulaient essayer d’y naviguer pour se rendre en Etiopie, mais qu’ils avaient besoin, pour pouvoir le faire, d’une autorisation spéciale et des fonds nécessaires à la construction de bâtiment faits pour tenir en mer, le lac ayant des vagues énormes chaque fois que le vent soufflait.

De 1824 à 1846, Ignacio de Menez, Joao de Jesus Maria, Caetano Xavier Velasquez, J.-B. Abreu da Silva, V. Romao da Silva, J. Bocarro, etc., etc., fréquentèrent la région.

En somme, les documents qui existent dans les archives historiques de Lisbonne (1) prouvent surabondamment que du seizième au dix-huitième siècle ces régions ont été constamment fréquentées par les Portugais; ils s’y battaient déjà il y a deux cent cinquante ans, et ils y ont exercé une influence incontestable. Ils peuvent seuls fournir des renseignements de la plus grande importance sur la découverte des grands lacs africains.

(1) Torre (tour) do Tombo, province de Mozambique, Antiga Correspondencia, etc.

Ce que j’ai dit de Livingstone, à propos du Zambèze et de ses cataractes, est également vrai en ce qui concerne le lac Nyassa. En 1859, on a lu dans ses récits de voyage et partout « Discovery of Lake Nyassa« , etc., et aujourd’hui il n’est pas un écolier en Angleterre qui ne soit élevé dans cette croyance; je dirai même que la génération qui a déjà quitté les bancs de l’école il y a plus de dix ans considèrent cette découverte comme due à l’illustre voyageur.

Ce qui dément cette affirmation, c’est que Livingstone lui-même, toujours si modeste et si sincère dans tout ce qu’il a fait pour la science, raconte que c’est Candido da Costa Cardozo qui lui a donné, à Tète, la position exacte du la Maravi des géographe.

Joao de Jesus Maria, dont il est parlé plus haut, était malade au moment où Livingstone remontait le Zambèze. Il fut soigné par Kirk, qui faisait partie de l’expédition et qui donna à Livingstone une foudre de renseignements détaillés sur le lac.

Mon impression est que Livingstone n’a jamais dû se vanter d’avoir découvert le lac Nyassa; l’honneur lui en a été plutòt attribué par des amis désireux de faire sonner plus haut les travaux remarquables qu’ils avait accomplis. La rumeur publique, peu scrupuleuse en matière d’histoire, fait remonter la découverte du lac Nyassa à 1859, et beaucoup de gens n’en démordront pas.

Comment et pourquoi l’ancien lac Maravi fut-il debaptisé ? Nyandja, Nyanza, en langue indigène, veut dire cours d’eau, eau en grande quantité; de là les noms des grands lacs de l’Afrique centrale : Albert Nyanza, Edward Nyanza, Victoria Nyanza et Nyassa, qui n’est certainement qu’une corruption du même mot. Lorsqu’on a demandé le nom aux indigènes, ceux-ci ont répondu « Nyandja », eau, et on a écrit Nyandza; de même que sur le Zambèze, en beaucoup d’endroits, ils ont répondu « kaia » (je n’en sais rien), et les premiers voyageurs ont religieusement inscrit sur leurs cartes des kaias nombreux, trop nombreux même pour ne pas avertir du quiproquo.

Deux mots maintenant sur la topographie du lac Nyassa.

Sa longueur est d’un peu plus de trois cent soixante milles, et sa plus grande largeur de soixante. Il affecte la forme d’une immense langue d’eau, allant nor-sud, mais dont la partie supérieure incline légèrement vers l’est. Sa profondeur est parfois considérable, et les vents agitent sa surface comme une mer; ses eaux, très transparentes et très belles en certains endroits, deviennent sombres très souvent, et de grosses lames déferlent sur ses plages. Son état habituellment agité, lui avait mérité de Livingstone le surnom de « lac des Tempètes ». L’altitude de la région en fait un des plateaux saillants du centre de l’Afrique; il est donc naturel que les vents s’y fassent sentir souvent avec violence.

Seuls, les navires de gros tirant d’eau peuvent y naviguer, ce qui obligera les colons de l’avenir à avoir deux genres de bâtiments bien distincts dont les uns, ne calant pas plus de trente à quarante centimètres, s’arrêterons à l’entrée du Chiré, et là ceux du lac, calant plus d’un mètre cinquante, commenceront leur navigation (1).

(1) Quelques miles après être sorti du lac Nyassa, le Chiré se répend en un petit lac qui se nome Pamalombé; il reprend ensuite son cours ordinaire. Le lac Pamalombé n’est guère plus profond que le fleuve.

On prétend que les eaux du Nyassa, après avoir baissé pendant une dizaine d’années, augmentent sensiblement de nos jours. Il y a actuellement sur le lac un petit vapeur, le Domira, appartenant à une maison anglaise, l’African Lakes Company, et deux canonnières anglaises. Il y avait quelques boutres arabes, mais il paraît qu’il n’en reste plus, le dernier de ces bâtiments, exclusivement consacrés à la traite des esclaves, ayant été capturé récemment par les canonnières. Le chemin des caravanes arabes venant de l’ouest avec leurs esclaves s’en trouve allongé : privées du moyen de traverser le lac, elles en feront le tour en passant soit au nord, soit au sud. Quant à supposer qu’en capturant trois ou quatre vieux bâtiments sans importance, les autorités locales auront un instant arrêté la traite des esclaves, c’est un leurre. Ce négoce dure depuis des siècles. Il continue comme par le passé, ayant un peu moins ses aises, je l’accorde, mais tout aussi activement qu’autrefois, en dépit des postes antiesclavagistes, en dépit des obstacles qu’essayent de lui susciter les nations civilisées.

Extrait de l’ouvrage (p. 338 et 339 – Chapitre XIV) :

Je reprends maintenant la fin de ma description du lac, ou du moins de la partie que j’ai vue.

Le pays avoisinant est réellement très beau. Je me rappellerai toujours le moment où, émergeant du sommet des collines qui bordent le lac à l’ouest, ayant le Nidipé à mes pieds, je découvris pour la première fois le Nyassa. Mon émotion fut profonde, bien que je fusse préparé depuis plusieurs jours déjà à contempler cette mer intérieure, car tout eùt fait croire que nous étions sur les bords de l’Océan : quoique trop loin pour voir les vagues, on les devinait par l’aspect terne des eaux, par le vent qui courbait les arbres, par les grands nuages gris qui projetaient leurs ombres immenses et mouvantes sur le panorama que nous contemplions.

Le lac Nyassa ! C’était le but du voyage, le couronnement du devoir accompli en conscience ! J’avais derrière moi vingt-cinq mois de fatigue, de déboires, de privations; mais j’oubliais mes peines et la maladie (car j’étais loin de me bien porter), pour me réjouir d’avoir enfin atteint mon but.

Le pays que nous avions traversé depuis la résidence de Tchikoussi, ainsi que celui qui se présentait devant nous, est merveilleusement propice à la culture. De nombreux petits ruisseaux, dont quelques-uns au cours fort pittoresquement orné d’une végétation luxuriante, apportent la fraîcheur et la vie à un terrain peu accidenté, parsemé çà et là de bouquets d’arbres et de petites éminences.

En face de nous, au large du lac, à une quinzaine de milles environ vers le sud-est, on apercevait la terre environnée des brumes du matin : c’était le cap Maclear, où est établie la station de missionnaires écossais qui s’appelle Livingstonia. A nos pieds, quelques ilots plus ou moins couvertd de végétation, paraissant inhabités; à notre gauche, un pic élopigné, le Rifou, je crois.

L’embouchure seule du Nidipé est signalée sur quelques cartes sous le nom euphémique de Lintipé; son cours était, comme je l’ai dit, à peu près inconnu.

Trois jours de marche autour de la pointe sud-ouest du lac nous menèrent à Mponda, grand village situé entre le lac Pamlombé et le lac Nyassa, mais sur le bord de celui-ci. La forme de l’extrème sud du lac affecte vaguement celle d’une botte à haut talon, formant par conséquent un premier golf que nous avions contourné, un cap où est Livingstonia et un autre golfe dont l’extrémité sud, celle où est Mponda, a reçu le nom de Monkey Bay. A quelques distance de Mponda, nous installàmes notre camp et nous prîmes quelques jours de repos.

 

 

Edouard FOA - 1897 - Du Cap au lac Nyassa